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« Il n’existe pas une seule manière de bien vieillir »


Publié le Mardi 2 Juin 2026 à 10:03



Comment accompagner le grand âge sans enfermer les personnes dans leur vulnérabilité ? Dans le livre blanc Le vieillissement à l’épreuve de l’éthique, Véronique Cayado, docteure en psychologie et responsable d’études au Lab Autonomia*, questionne à la fois les pratiques professionnelles et les représentations sociales qui façonnent aujourd’hui l’accompagnement du vieillissement. Rencontre.




« Il n’existe pas une seule manière de bien vieillir »
Vous êtes responsable d’études au sein du Lab Autonomia. En quoi consistent concrètement vos travaux ?
Dr Véronique Cayado : Mon rôle consiste à sensibiliser aux enjeux liés au vieillissement, notamment les enjeux psychologiques et sociaux. Une part importante de mon travail consiste à accompagner les professionnels du domicile dans la prise de recul sur les situations de perte d’autonomie et de dépendance qu’ils rencontrent et sur les postures qu’elles impliquent. Pour ces professionnels de terrain, il est absolument crucial de pouvoir développer des temps d’échanges autour de cas pratiques. Ces métiers sont particulièrement complexes, et il existe un réel besoin de réflexion collective pour analyser certaines situations parfois délicates. Les expériences de terrain constituent d’ailleurs une matière extrêmement riche : elles nourrissent directement les travaux du Lab Autonomia et permettent d’ancrer la réflexion dans la réalité quotidienne des professionnels.

Vous avez récemment publié un livre blanc consacré à l’éthique du vieillissement. Pourquoi ce sujet ?
Le point de départ est un dilemme très fréquent sur le terrain : comment concilier le soutien à l’autonomie avec le respect du libre arbitre des personnes accompagnées ? Dans les métiers de l’aide, la posture traditionnelle place souvent le professionnel dans une position quasi ascendante vis-à-vis de la personne âgée. Il peut être tenté de considérer, parfois implicitement, qu’il sait ce qui est bon pour elle. Même lorsqu’elle est bienveillante, cette posture reste une relation de pouvoir, car la personne accompagnée se trouve dans une situation de vulnérabilité. Cette question dépasse d’ailleurs le cadre professionnel : elle concerne aussi les proches aidants et, plus largement, la société dans son ensemble. La crise du COVID l’a bien montré, notamment à travers certaines mesures différenciées selon l’âge. Cette posture, qui reste souvent invisible, renvoie à ce que l’on appelle l’âgisme bienveillant : une forme de paternalisme qui peut s’installer sous l’effet de contraintes organisationnelles ou matérielles. L’enjeu n’est pas de nier ces contraintes, mais d’inscrire leur prise en compte dans une réflexion éthique continue avec les professionnels.

Vos travaux portent surtout sur le domicile. Mais l’âgisme bienveillant se retrouve aussi en institution. Existe-t-il des formes spécifiques ?
Oui. Certaines recherches montrent que, dans les interactions entre professionnels et résidents, les attentes peuvent influer sur les comportements. Les professionnels peuvent parfois anticiper un besoin d’assistance chez la personne âgée, ce qui oriente la manière dont la relation se construit. Ce phénomène peut être éclairé par le concept de prophétie autoréalisatrice en psychologie sociale : les attentes que nous avons à l’égard d’une personne peuvent contribuer à produire les comportements attendus. Si l’on suppose qu’une personne âgée a besoin d’aide, on peut, sans le vouloir, favoriser une posture de demande d’assistance. En institution, certaines personnes adoptent ainsi davantage ce positionnement, parce que c’est aussi la manière la plus efficace d’avoir un contact avec une autre personne, autrement dit d’être en lien avec quelqu’un. Ces dynamiques ne relèvent pas d’intentions malveillantes, mais elles montrent combien les représentations liées à l’âge peuvent parfois renforcer, de manière invisible, certaines formes d’âgisme.

Comment avez-vous construit votre livre blanc ?
Il s’est élaboré progressivement, à partir de lectures, de rencontres et d’échanges avec les professionnels. L’un des constats récurrents est la vision très binaire que nous avons du vieillissement : autonome ou non autonome, dépendant ou non dépendant, handicapé ou non handicapé. Or la réalité est beaucoup plus nuancée. Ces réflexions rejoignent aussi des débats plus larges dans la société, notamment autour de la question du consentement. Lorsque l’on approfondit ces questions, on constate qu’il existe presque toujours une marge pour tenir compte des capacités de choix d’une personne, y compris lorsqu’elle est fragilisée sur le plan cognitif. Cela renvoie au rôle déterminant de l’environnement : l’environnement social, matériel et relationnel conditionne largement les possibilités d’expression de l’autonomie. L’aide ne consiste donc pas seulement à compenser des incapacités, mais aussi à adapter les situations aux capacités de la personne, qui sont par nature évolutives.

Comment ces questions sont-elles perçues par les professionnels ?
À première vue, elles peuvent sembler abstraites. Pourtant, les professionnels en ont souvent une compréhension très intuitive. Mais pour que ces questions puissent être discutées collectivement, il est important de les contextualiser et de les rendre concrètes. C’est dans cet esprit que j’ai développé des outils de formation reposant sur des situations types. L’objectif est de créer une distance réflexive et de donner des repères pour penser des situations complexes. On observe d’ailleurs une évolution progressive des postures professionnelles. La relation entre le professionnel et la personne accompagnée est celle d’un tandem. Autrefois, le professionnel était devant et tenait la barre ; aujourd’hui, la relation tend à s’équilibrer davantage. L’enjeu est donc d’accompagner ce mouvement, notamment pour aider les professionnels à faire face à des situations délicates, comme le refus d’aide ou de soins. Dans ces cas-là, il n’existe pas de solutions toutes faites. Le doute fait partie intégrante de la réflexion éthique, et il peut même être fécond. C’est pourquoi les échanges entre collègues sont essentiels, d’autant plus que les professionnels du domicile travaillent souvent seuls.

Comment ces réflexions se développent-elles en établissement ?
Chaque institution porte en elle des formes potentielles de maltraitance institutionnelle liées à son organisation et à ses contraintes. Mais d’autres dispositifs existent pour analyser les dilemmes éthiques, comme les centres d’éthique qui accompagnent les équipes sur certaines situations complexes. Je pense par exemple aux relations intimes entre résidents, un sujet qui prend de plus en plus d’importance. Dans certains pays, comme la Suisse ou la Belgique, les débats sont déjà très avancés. En France, le mouvement est plus progressif, mais une prise de conscience est en cours. Ces questions peuvent aussi être abordées à partir de références simples, comme la pyramide de Maslow, qui rappelle les différents besoins humains. Il est important de considérer ces besoins du point de vue de l’adulte âgé. Le mot « adulte » est essentiel, car lorsqu’on l’efface, on tend aussi à effacer la capacité de désir et d’autodétermination de la personne. Les évolutions dépendent également de l’organisation des établissements et parfois de leur architecture, qui peut favoriser – ou non – le respect de l’intimité.

Pourriez-vous donner un exemple concret ?
Je pense à une situation qui m’a été rapportée d’une professionnelle ayant été choquée d’assister à une scène de masturbation chez un résident. Le travail réflexif a consisté à déplacer la question. La professionnelle avait-elle frappé avant d’entrer ? Avait-elle attendu une réponse ? En réalité, la difficulté provenait du fait qu’elle était entrée dans l’espace privé de la personne sans autorisation explicite. Or, dans cet espace intime, ce comportement n’a rien d’anormal. La réflexion consiste alors à redéfinir les frontières entre espaces privés et espaces professionnels, et à repositionner la posture des intervenants. Plus largement, il est important de rappeler qu’il n’existe pas une seule manière de bien vieillir. Les trajectoires sont multiples et les expressions individuelles doivent être respectées.

Comment les directions d’établissement peuvent-elles s’emparer de ces enjeux ?
L’éthique du vieillissement constitue un chantier important pour les institutions. Il s’agit à la fois de former les professionnels, d’analyser les situations rencontrées et de créer des espaces de réflexion collective. Mais il s’agit aussi, et peut-être surtout, de légitimer la parole des personnes accompagnées, quelles que soient leurs capacités d’expression. Cette démarche s’inscrit dans une logique de validation de la personne : redonner une valeur à sa parole, même lorsque l’on pense qu’elle n’est plus pleinement cohérente. Même lorsque les discours paraissent décousus, notamment dans les troubles démentiels, ils peuvent avoir une cohérence dans la réalité de la personne. C’est ce que montre notamment l’approche de Naomi Feil, qui insiste sur l’importance de relire le parcours de vie et de redonner du sens à l’histoire de la personne et aux émotions exprimées. L’enjeu est d’accepter que la parole ait du sens pour la personne elle-même, même si elle ne correspond pas à notre propre réalité. Cela suppose une écoute active et la capacité d’accueillir toutes les formes d’expression. Ce travail demande du temps et implique un véritable changement culturel. Il rappelle surtout qu’il n’existe pas une seule manière d’appréhender la complexité du vieillissement.

* Créé par le groupe de services à la personne Oui Care, le Lab Autonomia est un centre de ressources et d’expertise scientifique dédié au mieux vieillir et à la lutte contre l’âgisme.

> Le livre blanc Le vieillissement à l’épreuve de l’éthique est disponible gratuitement sur demande auprès du Lab Autonomia (lab@autonomia.care ).
> Pour aller plus loin : Dans Faim de Vie, paru en décembre 2025 aux éditions du Palio, Véronique Cayado et Hilaire Bodin, retraité militant, confrontent regard scientifique et expérience vécue autour des représentations dominantes de la vieillesse. Un ouvrage qui invite à déplacer les évidences, interroger les normes sociales qui encadrent l’avancée en âge et reconnaître la pluralité des trajectoires et des expériences.

> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici